La marquise sort à cinq heures

on lundi, 16 octobre 2017.

Extrait n°1, p. 87-88

Comblée, encombrée de bijoux, de parures, de falbalas, de bataclans et de clinquants, je ne manquais de rien à l’intérieur du château. Pourtant je ne me sentais pas bien au cœur de ce paradoxal cocon de confort et de malaise. Je me sentais fragmentée, écartelée, dépersonnalisée, infériorisée, dévalorisée. J’ai été souvent victime d’un étrange mal-être et d’une inconsistance profondément insurmontable.

Écoutez ici l'extrait en entier, lu à voix haute par Frankétienne sur le site Île en île.

Mon image, orpheline, en veuvage de mon œil crevé de solitude aiguë, reflétait mon malaise profond. Mon visage, souvent triste et crispé, traduisait mes tourments et le drame de ma vie de châtelaine dans des miroirs truqués. J’ai été entretenue, dorlotée, gâtée, mais désubstantialisée, aliénée, anéantie dans une immense prison dorée, une luxueuse architecture conçue pour écraser mon être sensible et fragile. Un infernal escalier dégueulait quelques lambeaux de rêves écharpillés, éparpillés dans la nuit peuplée de charognards impitoyables qui avaient l’audace de vouloir me draguer avec la complaisance suffisante et malhonnête de mon fieffé mari, le richissime marquis du château maudit. Mais ma résistance implacable restait ouverte, intelligente et libre aux pages brûlantes de l’exorcisme dans l’écriture de mes cris rebelles. J’ai résisté jusqu’au bout. J’ai refusé jusqu’au bout. Et quand primait le doute en moi à l’envers de l’éthique, la question et la réponse se supprimaient simultanément au tranchant de silence pour ressurgir soudain dans la violence des métastases qui me rongeaient. De nombreux couples d’homosexuels et de lesbiennes fréquentaient souvent le château. En observant discrètement leur comportement calqué sur celui des couples hétérosexuels, j’ai découvert étonnamment la reproduction perfide et cynique du système machiste. Le partenaire « féminin » à l’intérieur d’un couple homosexuel avait le même corps de douleur que la femme normale ou supposée normale. Le même corps de douleur que la femme opprimée à l’intérieur d’un couple hétérosexuel. Le système machiste reproduit méchamment les contraintes des relations sexuelles au détriment de l’être féminin partout où il fonctionne en imposant la suprématie du mâle, l’hégémonie du mâle, la tyrannie du mâle, la dictature du mâle.